Le fabuleux trésor de Rippig ou comment trouver un trésor au 21e siècle

Contre toute attente, ces vœux ont été exaucés en avril 2003. Des particuliers procédant à des travaux d’aménagement dans leur ferme située à Rippig ont eu la surprise de tomber sur un pot en gré de Speicher, rempli de monnaies du 18e siècle. Un décompte a révélé 802 pièces en argent, d’un poids total de près de 24 kg ! Notons à titre de curiosité que déjà en 1887, un trésor datant du début du 15e siècle avait été retrouvé dans une autre ferme du même village. Comme le prescrit la loi, les propriétaires ont immédiatement informé le Cabinet des Médailles. Après un rendez-vous sur place, ils nous ont confié leur découverte afin que soit effectuée une détermination et une estimation en vue de l’éventuelle acquisition de l’ensemble. Depuis, la totalité du trésor fait partie de nos collections.
Une analyse succincte a révélé qu’il était constitué de 16 types monétaires seulement pour 86 ans d’émissions. Les 791 écus français datant de 1726 à 1795, en provenance d’une vingtaine d’ateliers, dominaient largement l’ensemble. Ces monnaies, les nominaux les plus haut en argent de l’époque d’un poids près de 29 g, se répartissent en six groupes : écu « aux lauriers », « au bandeau », « à la vieille tête » de Louis XV, écu « aux laurier » et « de six livres constitutionnel » de Louis XVI, ainsi que de l’écu « de six livres conventionnel ». La plupart de ces grandes pièces en argent, montrent au revers un écu de France couronné de deux branches de « lauriers », d’où leur nom de «Laubtaler» ou « Straussentaler ». S’y ajoutent 107 couronnes autrichiennes de différents ateliers allant de 1750 à 1797. Leur part va croissant vers la fin du 18e siècle. Ces pièces étaient d’un poids plus élevé que les écus, ce qui compensait leur plus forte composition de cuivre. Curieusement, les Kronentaler dominent nettement après la prise de Luxembourg par les Français en 1795, même si nous ne trouvons aucune trace de notre fameux as obsidional frappé en quantité lors du siège de la forteresse en 1795, ce qui semble confirmer que sa circulation était limitée à la forteresse. La liste se termine par deux pièces de 5 francs de Napoléons datant de 1812, qui nous fournissent ainsi une date limite pour l’enfouissement. Notons que les écus de Louis XVI aux lauriers ne seront démonétisés définitivement en France qu’en 1834.
Ce trésor représentait une valeur considérable au 18e siècle. On peut mentionner à titre d’exemple que la mise aux enchères des dîmes de la paroisse de Martelange rapporta en 1796 une somme équivalente à près de 200 écus (payé aux ¾ en écus et au ¼ en couronnes). Dans notre région, les autres trésors connus de cette époque sont constitués au plus de 12 à 50 écus. De par sa quantité, cet ensemble nous amène tout un faisceau d’informations concernant la circulation monétaire de l’époque. Ainsi, nous constatons que malgré le fait que le Duché se trouvait alors sous domination autrichienne, la préférence était donné au monnayage français (ce qui s’explique aussi bien par la qualité supérieure de l’argent utilisé que par les relations commerciales avec la France). Nous y avons aussi repéré une certain nombre de faux, ainsi que beaucoup de pièces portant des graffiti, souvent une croix barrant le visage du roi (suite à la révolution française ?).
Une analyse approfondie à venir permettra certainement de mieux cerner le contexte de la constitution de ce trésor. L’une des questions les plus intéressantes sera alors de trouver à partir de quand le trésor a été constitué, et sur combien d’années s’est étalée sa collecte. On ne peut en effet s’imaginer qu’il a été constitué d’un jet, puisqu’il représentait pour ainsi dire une valeur équivalente à la ferme à l’époque.
La date de construction de la ferme ainsi que la succession des propriétaires depuis le 18e siècle aideront certainement à mieux cerner cette question. Ayant été enfoui dans une propriété de famille, il est fort probable qu’il ait été constitué par une seule personne, qui a emporté le secret dans sa tombe. Notons cependant qu’à 60 cm de l’emplacement du pot se trouvait semble-t-il l’empreinte d’un autre pot, qui a du, lui, être retrouvé. Trop heureux, les inventeurs d’alors n’ont pas du pousser leurs recherches plus loin. Nous estimons que le trésor a pu être constitué à partir de 1770 environ, sur une période maximale de 40 ans. Le date «1775 » inscrite sur une monnaie émise en 1755 pourrait nous donner une indication sur le commencement de la constitution du trésor.
Comment un tel magot a-t-il pu être constitué alors que la fin du 18ème siècle connaissait une période économique plutôt difficile ? Le rythme semble avoir été ralenti à partir de 1797, puisque seulement 3 pièces seront ajoutées après cette date. La prise de Luxembourg par les troupes révolutionnaires françaises en 1795, une économie difficile marquée par les besoins pressant d’argent des Français entraînent une disparition de la monnaie en bon argent de la circulation et son remplacement par des assignats en papiers. Ces bouleversements ont certainement rendu inutile la remise en circulation des pièces pendant l’occupation française.
Depuis plus de deux cents ans, la maison est restée dans la même famille. Les propriétaires actuels ont pour ainsi dire reçu un héritage posthume - avec un retard de… deux siècles !
François Reinert, "Le fabuleux trésor de Rippig ou comment trouver un trésor au 21e siècle", Musée info n°16, septembre 2003, pp. 14-15
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